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[ Article sur le décès de Marguerite Ginet-Sicaud,

mère de Sabine, et faire-part de la famille
Ginet-Sicaud ]


Dans l'étrange manoir « La Solitude »

la mort a frappé une dernière fois 1

De notre envoyé spécial Maurice DENUZIERE

Villeneuve-sur-Lot, 16 octobre 1959 (par téléphone)

 

Marguerite Sicaud, la vieille châtelaine éprise d’occultisme et de littérature,
s’est éteinte 31 ans après la mort mystérieuse de sa fille Sabine
qui fut la Minou Drouet des années 1925.


          Derrière une grille rouillée qui n’a pas tourné sur ses gonds depuis un demi-siècle, au bout d’une allée de platanes tricentenaires, se cache à Villeneuve-sur-Lot un étrange manoir à deux tours : « La Solitude ».

          C’est là qu’est morte, il y a quelques jours, Marguerite Ginet-Sicaud, écrivain infirme, mère de la poétesse Sabine Sicaud qui fut la Minou Drouet des années 1925.

          Après sa fille, son fils et son mari, qui tous moururent derrière ces murs épais, Marguerite Sicaud s’est éteinte, dans les bras d’une amie, Suzanne Cossin, qui demeure seule au milieu des fantômes de « La Solitude ».


Il y a trente et un ans que la mort habite le manoir et le parc


          Sabine Sicaud avait alors 15 ans et, depuis l’âge de 7 ans, elle composait des poèmes. La beauté à la fois pleine de fraîcheur et de gravité de ses vers d’enfant prodige avait séduit la comtesse de Noailles qui disait d’elle : « Sabine offrait au spectacle du monde un beau visage grave et tranquille comme un miroir ambré, et son œil, qui voyait exactement et curieusement toutes choses, était d’une sombre liqueur rêveuse ».

          Au cours de l’été 1927, en se baignant, Sabine se fit une profonde coupure au pied. Un mal mystérieux, une sorte de gangrène 2, l’emporta.

          Marguerite Sicaud faillit mourir de chagrin, mais cette femme minuscule, uniquement préoccupée des choses de l’esprit, sut trouver des ressources étonnantes et n’eut qu’un seul but désormais : faire éditer les vers de sa fille.

          Le mal qui avait emporté Sabine parut dès lors s’attacher aux pierres et aux plantes de « La Solitude ». Le père de la jeune poétesse, bâtonnier de l’Ordre des avocats de Montauban, mourut à son tour, emporté par une fièvre 3. Puis, en 1949 Claude Sicaud, frère de Sabine, âgé de 38 ans, succomba après une opération.

          Entre-temps, Mme Sicaud, qui ressentait les premières attaques de l’artérite, fut amputée de la jambe gauche.

          Mais la maladie et la mort s’acharnaient aussi sur les familiers de « La Solitude ». Mme Laffitte, une vieille amie de Marguerite Sicaud, venue en visite, partit un soir de 1954 pour une promenade dans le parc et ne reparut pas. On la retrouva le lendemain morte dans la pièce d’eau.

 

Elle s’était endormie dans l’eau

 

          - « Elle n’avait pas l’air d’une noyée. On aurait dit qu’elle s’était endormie dans l’eau… », m’a dit un témoin de l’époque.

          Suzanne Cossin qui, depuis douze ans, soignait Mme Sicaud, ne fut pas épargnée. Il n’y avait pas un an qu’elle habitait « La Solitude » qu’il fallut lui enlever l’œil gauche rongé par un mal mystérieux.

          - « On dirait une sorte de vengeance de la matière contre l’esprit, » m’a dit Mme Fechtner, qui, aux temps heureux de « La Solitude », en fut un des familiers.

          Car, entre deux morts, les habitants de « La Solitude » trouvaient un réconfort dans les joies de l’esprit. L’hôtesse qui ne sortait jamais d’une pièce du rez-de-chaussée où s’entassaient autour de son lit – « Mon radeau ! », disait-elle – dans un désordre indescriptible : livres, journaux, revues, dessins, manuscrits, courrier, présidait à toutes les activités de la maison.

          Claude Sicaud, enfermé dans sa chambre, passait vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec des livres, curieux de tout, soucieux de tout, devenu à la trentaine une véritable encyclopédie vivante, écrivant des articles qu’il envoyait gratuitement aux journaux.

          Le côté matériel de l’existence semblait étranger à cette famille. On était végétarien par principe et par économie, mais si d’aventure un invité arrivait avec des biftecks, on y faisait honneur.

          - « Quelquefois, » m’a dit un disciple de « La Solitude », « on restait quinze jours sans faire la vaisselle, et puis on s’y mettait. »

          Une dame, qui est aujourd’hui secrétaire d’un ministre, épluchait les carottes. La belle-sœur de Romain Rolland, amie de Gandhi, et surnommée pour cela « Maya Gandhi », récurait les casseroles tandis qu’un agrégé de philosophie donnait un coup de balai symbolique…

          Au salon, il arrivait que Mme Sicaud récitât des vers inédits de Sabine, ou que M. Sicaud, ami de Jaurès, déclamât un discours de Démosthène appris par cœur.

 

Un jardin de cauchemar

 

          Les Sicaud avaient tâté de l’occultisme, du bouddhisme, d’un peu toutes les religions, et leur curiosité était grande. Quelquefois on portait le sari. Un autre jour on faisait tourner les tables.

          Mais le plus étonnant m’a paru être le parc. C’est là que Sabine découvrit le monde. Car si les enfants de Marguerite Sicaud n’allèrent jamais à l’école et ne se soucièrent pas de passer des examens, ils eurent pour éducateur un vieil érudit et un jardin.

          Il y a là des arbres de tous les continents : cèdres, séquoias, magnolias, arbres de Judée, bambous et palmiers.

          Le tout est hétéroclite, envoûtant comme une jungle ou comme un jardin de cauchemar qui ne serait pas effrayant mais seulement étrange.

          Tous ceux qui ont vécu à « La Solitude » reconnaissent qu’ils ont été envoûtés et définitivement marqués par les êtres et par les choses qui peuplaient le vieux manoir, dont une vieille dame infirme reste, par-delà la mort, la douloureuse châtelaine, et une jeune fille aux tresses blondes, la fée rassurante.

 

1 Texte tiré des Archives municipales de Villeneuve-sur-Lot. Au centre de l’article figurait l’encadré du faire-part de la famille Ginet-Sicaud envoyé à la presse, qui annonçait le décès de Marguerite Ginet-Sicaud.

2 Grâce aux récentes recherches de madame Odile Ayral-Clause, on en sait davantage sur ce "mal mystérieux" qui frappa Sabine. Il s'agit tout probablement d'ostéomyélite et non d'une sorte de gangrène. Voir son excellente introduction in "To Speak, to Tell You ? Poems Sabine Sicaud 1913-1928", Boston. Black Widow Press, 2009, p. XIII-XXXVII. [Guy Rancourt]

3 Décès le 24 décembre 1942 de Gaston Sicaud, des suites d’une hémorragie cérébrale. Il était âgé de 76 ans [ Guy Rancourt ].

 

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Faire-part de la famille Ginet-Sicaud

 

          « On nous apprend que Marguerite Ginet-Sicaud, écrivain et journaliste, veuve de Gaston Sicaud, bâtonnier de l’ordre des avocats à Montauban, la mère du poète Sabine Sicaud et de Jean-Claude Sicaud, journaliste, a disparu, le 20 septembre (1959), à Villeneuve-sur-Lot.

 

          Elle avait prié son amie Mme Suzanne Cossin, « La Solitude », avenue de Bordeaux, Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), de recevoir et de transmettre les messages de ses amis à ses amis. »

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