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« Sabine Sicaud », par Alain Bosquet
Chronique Le Mois à Paris
In
La Revue de Paris
Janvier-mars 1959, p. 166-167.

          Sabine Sicaud est née à la « Solitude », propriété de ses parents, à Villeneuve-sur-Lot, en 1913. Le nom est prédestiné : Sabine Sicaud ne connaîtra jamais le monde extérieur, et elle s'habitue très vite à cette retraite d'arbres bien taillés, de pelouses, de murs vénérables, de visages aimés mais peu nombreux, auxquels se joignent quelquefois les rires et les conversations de grandes personnes polies, un peu trop raffinées. Solitude et sollicitude ! Sabine caresse des livres richement reliés, et prend des leçons particulières. Son enfance est, somme toute, celle de la plus grande recluse en poésie, depuis un siècle et demi : Emily Dickinson. La comparaison n'est pas injurieuse pour la plus pure des poétesses qu'aient jamais produites les États-Unis. Sabine Sicaud — il faut souhaiter ardemment que l'on ne mette pas un siècle à s'en apercevoir — est l'une des trois ou quatre femmes poètes (petites filles poètes serait plus exact) dont la poésie française transmettra le message à travers les siècles à venir.

          Elle écrit des poèmes depuis l'enfance. Quand elle a treize ans, Anna de Noailles, charmée, préface une plaquette d'elle, qui n'attirera guère l'attention. Ses vers sont frais, aimables, primesautiers, d'une facture déjà ferme, et curieusement avares de ces adjectifs encombrants qui étouffent d'habitude les écrits de jeunesse. Jean Richepin et Marcel Prévost ne s'y sont pas trompés, qui l'ont couronnée aux Jeux Floraux, à onze et à douze ans. Mais il ne courronnèrent que d'adorables et diaphanes promesses.

          Sabine Sicaud a quatorze ans lorsque la maladie et la souffrance changent tout ce qui autour d'elle est émerveillement, en inquiétude et sentiment de précarité. Elle avait appris à louer, à chanter, à croire ; il lui faut désormais préserver le peu qu'est son existence. Elle le fait avec une sérénité admirable, bien qu'elle se réserve ce droit : crier sa douleur, et implorer la pitié de son univers personnel, peuplé d'oiseaux, de plantes, de parfums où l'inconnu a déposé une suave auréole de tremblements secrets. La maladie se prolonge, les tortures physiques font place aux tortures morales. Sans avoir connu la vie, Sabine Sicaud va mourir. Ses poèmes, illuminés d'une tristesse où tout est à la fois résignation et grandeur, disent un drame haussé au niveau de l'universel. La langue est d'une simplicité qui convient aux oeuvres que le temps ne peut entamer : là tout est clair, rigoureux, irremplaçable.
 
Vous me laissez mourir de ma souffrance… Au moins
Faites-moi donc mourir comme on est foudroyé
D’un seul coup de couteau, d’un coup de poing
Ou d’un de ces poisons de fakir, vert et or,
Qui vous endorment pour toujours, comme on s’endort
Quand on a tant souffert, tant souffert jour et nuit
Que rien ne compte plus que l’oubli, rien que lui…

Vous parler ? Non. Je ne peux pas.
Je préfère souffrir comme une plante,
Comme l'oiseau qui ne dit rien sur le tilleul.
Ils attendent. C'est bien. Puisqu'ils ne sont pas las
D'attendre, j'attendrai, de cette même attente.

J'attends – comme le font derrière la fenêtre
Le vieil arbre sans geste et le pinson muet...
Une goutte d'eau pure, un peu de vent, qui sait ?
Qu'attendent-ils ? Nous l'attendrons ensemble.
Le soleil leur a dit qu'il reviendrait, peut-être...

          Une fillette, morte à quinze ans en 1928, écrit avant de mourir quatre poèmes inaltérables, et toute l'histoire de la poésie française au vingtième siècle en est bouleversée. Nous avons attendu trente ans que ces poèmes nous parviennent 1 ; jamais attente n'a été mieux récompensée.

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1 Les poèmes de Sabine Sicaud (Librairie Stock).

À noter : Les extraits ci-dessus sont tirés de deux poèmes différents : la première strophe, de Aux médecins qui viennent me voir, la seconde et la troisième, de Vous parler ? [ Guy Rancourt ]

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