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Deux comptes rendus de lecture d’Alain Bosquet

sur Les Poèmes de Sabine Sicaud, Paris, Stock, 1958


« De souffrance et d’amour (extrait) », par Alain Bosquet

in Combat (06-11-1958)


Sabine Sicaud

 

          Morte en 1928, à quinze ans, après une longue et atroce maladie, Sabine Sicaud a laissé cinquante poèmes, que les éditions Stock viennent de réunir pour la première fois en volume (1). Rien n’a vieilli dans cette langue d’une étonnante pureté et d’un goût où la fraîcheur s’allie à la plus naturelle des maîtrises. Sabine Sicaud sait voir, noter les spectacles quotidiens, parler des gens qui l’entourent et de la nature, tour à tour familière et mystérieuse. Là n’est pas sa grandeur : elle est dans les quatre derniers poèmes (2), d’une noblesse et d’une émotion comme aucune femme, à l’exception de Marie Noël dans certaines pages de la même époque, n’en a montré dans la poésie française du vingtième siècle. Il faut le dire tout haut : ces derniers poèmes, tout de souffrance, de proximité de la mort et de souverain dépassement, sont d’un génie incomparable; ils sont promis à la plus certaine des postérités :

 

« Une feuille a son mal qu'ignore l'autre feuille.
Et le mal de l'oiseau, l'autre oiseau n'en sait rien.

 

On ne sait pas.  On ne sait pas.  Qui se ressemble?
Et se ressemblât-on, qu'importe.  Il me convient
De n'entendre ce soir nulle parole vaine.

 

J'attends - comme le font derrière la fenêtre
Le vieil arbre sans geste et le pinson muet...
Une goutte d'eau pure, un peu de vent, qui sait?
Qu'attendent-ils?  Nous l'attendrons ensemble.
Le soleil leur a dit qu'il reviendrait, peut-être...
» (3)

 

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(1) « Les Poèmes de Sabine Sicaud », (Librairie Stock).
(2) Il s’agit des poèmes « « Douleur, je vous déteste », « Vous parler ? », « Ah ! Laissez-moi crier » et « Jours de fièvre ». [Guy Rancourt]
(3) Extraits du poème « Vous parler ? » [Guy Rancourt]

 

--ooOoo--

 

« Réflexions pour un bilan 1958 (extrait) », par Alain Bosquet

in Combat (08-01-1959)


          L’année 1958 s’achève, en littérature comme politique, par un bilan où les promesses de réforme et les incertitudes forment un équilibre dont il est difficile de tirer une leçon immédiate. Les mœurs littéraires – comme les mœurs politiques : là aussi le parallélisme n’est pas absolument vain – ont quelque peu changé. Est-ce de manière radicale, ou n’est-ce, au contraire, qu’un soubresaut sans lendemain ? (…)


          1958 a été particulièrement pauvre en recueils de poèmes dignes d’être signalés. Yves Bonnefoy, libéré des influences de Pierre-Jean Jouve et de René Char, a publié, dans « Hier régnant désert » (1), ses poèmes les plus travaillés, les plus soignés, les plus efficaces. Il les veut elliptiques, réduits à l’essentiel, proches de ce mystère diaphane qui fait la poésie irréductible d’aujourd’hui. On est hypnotisé par moment : l’esprit participe, s’étonne, cède devant une accumulation de pièges alléchants. C’est de l’ésotérisme remarquablement calculé. On voudrait pourtant, ici et là, quelque abandon, quelque vertu moins consciente de soi et de ses prestiges cachés.

          Il nous faut crier à la révélation – une révélation retardée de trente ans – en présence des poèmes d’une enfant morte à 15 ans, en 1928. Sabine Sicaud : elle a écrit, dans une langue, qui est un modèle de pureté et de lumière, les plus déchirants et les plus pudiques des pages sur la douleur et les approches de la mort. Elle est, tout bien pesé, le seul génie que cette année, fertiles en bonnes effervescences littéraires, nous ait restitué. (2)

 

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(1) Yves Bonnefoy, « Hier régnant désert », Poèmes. (Mercure de France). Dans une année particulièrement pauvre en jeune poésie, un recueil d’une belle maîtrise : allusif, mystérieux, fuyant mais remarquable par sa compréhension de l’essence même de la poésie.
2) Sabine Sicaud, « Poèmes » (Stock). Où l’on découvre enfin une poétesse de génie, et qu’elle écrivait à quatorze ans, en 1928.

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