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« Une Poétesse de Onze Ans » par Jules Janin
In Les annales politiques et littéraires. Revue universelle illustrée, hebdomadaire.
No. 2140, 29 juin (1924)

 

          L'Académie du « Jasmin d'Argent », fondée en 1920 par M. Jacques Amblard, à Agen, patrie du célèbre poète gascon, auteur des papillotos, et dont les tournois de langues française et occitane (régions du Languedoc, Guyenne et Gascogne) ont pour but de découvrir de nouveaux talents et de les faire connaître, vient de célébrer sa fête annuelle présidée par MM. Marcel Prévost et Joseph Bédier.

 

          Les premières récompenses de 1924 (section française) ont été enlevées par de jeunes poètes féminins. La révélation du concours fut Mlle Sabine Sicaud, de Villeneuve-sur-Lot, âgée de 11 ans, qui remporta la deuxième médaille d'argent. Le discours prononcé par l'Oncle de Françoise à cette occasion fut plein d'esprit, de grâce et d'humour. Retenons-en surtout les passages consacrés à la juvénile lauréate :

 

          Vous voyez, petite mademoiselle Sicaud, que le Jury a été très paternel et très gentil pour vous. D'autant plus que, malgré votre jeunesse, ou peut-être à cause d'elle, vous avez, vous aussi, légèrement bousculé les règles de Boileau. Considérez notre récompense comme un grand encouragement. Ne vous imaginez pas que vous n'avez plus à apprendre ni à travailler. Travaillez et apprenez de toutes vos forces. Et surtout n'envoyez plus de vers à aucun concours avant cinq ans d'ici. Si vous nous en envoyez, nous les lirons peut-être, mais, dans votre intérêt, je ferai tous mes efforts pour qu'on ne les couronne pas.

          Voilà ce que je veux dire à Sabine Sicaud, directement, et parlant à sa frêle et gracieuse personne. Maintenant, Sabine Sicaud, quittez cette enceinte, ou bouchez-vous hermétiquement les oreilles : ce que je vais ajouter n'est plus pour vous... Là... Vous êtes partie ?... ou bien vous avez bouché vos oreilles ? Je peux dire à l'assemblée ce que vous ne devez pas entendre ?

          Ce qu'il vaut mieux dire que Sabine Sicaud n'entende pas - car cela risquerait, par une juvénile explosion de vanité, de gâter ses dons et de compromettre son avenir - c'est que son envoi est d'une qualité et d'une importance exceptionnelles. Au point que nous avons craint une mystification, et que, derrière le gentil paravent de cette mignonne concurrente, se dissimulât un poète déjà mûr... L'enquête a abouti à confirmer la réalité et la sincérité de l'envoi. Comment vous exprimer le plaisir que me cause personnellement cette révélation d'un vrai talent poétique, neuf, riche, savoureux, parfaitement original ?... Des vers qui ne ressemblent à nuls autres, qui ne rappellent aucune lecture, qui sont bien eux-mêmes enfin... enfin !... Des vers qui, malgré leur qualité déjà excellente, sont tout de même bien d'une enfant, et nous donnent cette sensation extraordinaire, la poésie de l'esprit d'une enfant exprimée telle quelle, et non pas telle que nos souvenirs l'évoquent à distance, quand déjà nous sommes adolescents... Le vocabulaire reste encore un peu court, mais l'invention des images est presque trop fougueuse, quoique toujours juste. Enfin... une découverte incroyable...

          Je venais de la faire quand j'eus la joie de recevoir, à La Roche, la visite de mon cher confrère et camarade Donnay. Je lui tendis le manuscrit. Et le poète de Lysistrata me dit, l'ayant lu : « C'est épatant... » Ainsi s'expriment entre eux deux Académiciens, et, pour en avoir le droit, ils ont d'abord introduit l'adjectif épatant dans le dictionnaire, avec cette définition : « Ce qui provoque l'étonnement avec une nuance d'admiration.•» Et c'est bien dans ce double sens que je répondis à Donnay : « Oui, c'est épatant... »

          La petite Sabine Sicaud sera-t-elle un poète français de grande classe ? Je n'en sais rien. Elle a tout pour le devenir : il lui suffirait de développer normalement les dons de son enfance. D'ores et déjà, quel que soit le mérite des deux poèmes classés avant le sien, et la maturité supérieure qu'ils révèlent, ce poème enfantin est de beaucoup celui qui, de tout le concours, révèle les dons naturels les plus rares et les plus personnels. Le danger, c'est le jeune âge de la poétesse... Quelle influence vont exercer sur elle les années décisives qu'elle va vivre jusqu'à vingt ans ? Les lectures ? Les amitiés littéraires ?... Sous l'ancien régime, j'aurais tâché d'obtenir contre elle des lettres de cachet pour l'enfermer provisoirement à la Bastille, en la traitant aussi gentiment que possible. Enfin, à la grâce de Dieu ! Rappelons-nous qu'Ovide enfant parlait spontanément en vers, que Pope enfant bégayait des vers, et qu'à quatorze ans, Anna de Noailles signait déjà de fort beaux poèmes.

          Et, maintenant, qu'on fasse rentrer dans la salle la petite Sabine Sicaud, ou, si elle n'est pas sortie, qu'on lui permette de se déboucher les oreilles. J'ai fini de parler d'elle.

 

          Mais ces vers, dites-vous, où sont-ils ? Nous brûlons de les lire !
          Les voici dans toute leur fraîcheur :

 

Le petit cèpe

 

Va, je te reconnais, jeune cèpe des bois...
Au bord du chemin creux, c'est bien toi que je vois
Ouvrant timidement ton parapluie.
A-t-il plu cette nuit sur la ronce et la thuie ?
               Déjà, le soleil tendre essuie
               Les plus hautes feuilles du bois...

Tu voulais garantir les coccinelles ?
Il fait beau.· Tu seras, jeune cèpe, une ombrelle,
L'ombrelle en satin brun d'un roi de Lilliput !
Ne te montre pas trop, surtout... Le chemin bouge...chut !
               Fais vite signe aux coccinelles !

Des gens sont là, dont les grands pieds viennent vers toi.
               On te cherche, mon petit cèpe...
               Que l'ajonc bourdonnant de guêpes,
Le genièvre et le houx cachent les larges toits
               De tes aînés, les frères cèpes,
Car l'un mène vers l'autre et la poêle est au bout !

Voici qu'imprudemment tout un village pousse :
Rouge et couleur de sang, vert et couleur de mousse,
                         Girolle en bonnet roux,
               Chapeaux rouges, verts, blonds, partout,
               Les toits d'un rond village poussent !

Depuis l'oronge en oeuf, le frais pâturon blanc
                         Doublé de crépon rose,
Jusqu'au méchant bolet qu'on appelle Satan,
Je les reconnais tous, les joyeux, les moroses,
Les perfides, les bons, les gris, les noirs, les roses,
Tes cousins de l'humide automne et du printemps...

Mais c'est pour toi, cher petit cèpe, que je tremble !
Tu n'es encore qu'un gros clou bien enfoncé ;
Ta tête a le luisant du marron d'Inde et lui ressemble.
Surtout, ne hausse pas au revers du fossé
Ta calotte de moine ! on te verrait... je tremble.

               Moi, tu le sais, je fermerai les yeux.
Exprès, je t’oublierai sous une feuille sèche.
Je t’oublierai, petit Poucet. Je ne puis, ni ne veux
Être pour toi l’Ogre qui rêve de chair fraîche…
                         Je passerai, fermant les yeux !

Dans mon panier, j’emporterai quelques fleurs, une fraise…
               Rien, peut-être…Mais toi, sur le talus,
                          À l’heure où les chemins se taisent,
Levant ton capuchon, tu ne nous craindras plus !

                          Brun et doré, sur le talus,
               Tu t’épanouiras en coupole si ronde,
Si large, que la lune en marche - une seconde -
S’arrêtera pour te frôler de son doigt blanc. La nuit
Se fera douce autour de toi, bleue et profonde.
Mignonne hutte de sauvage - table ronde
Pour les rainettes dont l’œil jaune et songeur luit,
Mon cèpe ! tu ne seras plus un clou dans l’herbe verte,
Mais un pin-parasol dans l’ombre où se concertent
Les fourmis qui, toujours, s’en vont en longs circuits ;
Tu seras une belle tente, grande ouverte,
Où les grillons viendront chanter, la nuit…

 

          Oui, je sais… Quatre de ces vers ont deux pieds de trop. D'abord on ne s'en aperçoit guère. Et puis, après ? Soyez indulgents. Souvenez-vous que leur auteur a les jupes courtes et les cheveux nattés. Et concluez avec les deux spirituels Immortels qui lui servent de parrains :
          – C'est épatant !

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