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La moule

 

Est-ce bien vous, petites moules noires, tassées dans ce panier,
Sur ce lit de cheveux rudes et gris qui sont des algues ?
Est-ce bien vous, si loin de la mer ?
Qui vous a détachées du rocher où vous pendiez en grappes, comme des raisins noirs ?
Vous viviez si tranquilles votre petite vie de coquillages…
Autour de vous, dansaient les vagues. Votre chair blonde, dans son cocon de laque, était bien cramponnée.
Petites bourses noires (étuis d’ébène à doublure de nacre) vous étiez closes. Cachiez-vous une perle ? Non… Mais cette fleur étrange qu’est votre petit corps d’un jaune pâle, citron et clair de lune.
À marée basse, comme de tout petits points noirs, on vous voyait. Puis la mer vous enveloppait de sa robe à volants, vous polissait de ses mains vertes.
D’autres coquilles – mauves, blanches ou roses – vous entouraient.
Parfois, vous vous entrebâilliez aux grands courants du large et l’Océan entrait en vous…
C’est pourquoi, sacs de deuil, vous avez gardé la mélancolie des mers dolentes.
Menues boîtes magiques, tulipes noires en bouton, vous évoquez le mystère des profondeurs sous-marines, des jardins où s’épanouissent l’éponge et le corail, parmi les algues.
Petits bénitiers sombres, on respire en vous toute l’odeur de sel, de varech et d’iode, qui est l’âme de votre pays ; on y respire l’odeur amère des tempêtes et l’odeur du sable au soleil, une odeur qui nous emmène si loin de votre panier, petites moules, de votre panier échoué à l’étalage d’un marchand, le panier où vous êtes si tristes…

 

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In Abeilles et pensées, deuxième année, no 2, octobre-novembre 1928, (numéro dédié à Sabine Sicaud), 1928, p. 7.

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