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Cèpes

Va, je te reconnais, jeune cèpe des bois...
Au bord du chemin creux, c'est bien toi que je vois
Ouvrant timidement ton parapluie.
A-t-il plu cette nuit sur la ronce et la thuie ?
            Déjà, le soleil tendre essuie
            Les plus hautes feuilles du bois...

Tu voulais garantir les coccinelles ?
Il fait beau.  Tu seras, jeune cèpe, une ombrelle,
L'ombrelle en satin brun d'un roi de Lilliput !
Ne te montre pas trop, surtout... Le chemin bouge...chut !
            Fais vite signe aux coccinelles !

Des gens sont là, dont les grands pieds viennent vers toi.
            On te cherche, mon petit cèpe...
            Que l'ajonc bourdonnant de guêpes,
Le genièvre et le houx cachent les larges toits
            De tes aînés, les frères cèpes,
Car l'un mène vers l'autre et la poêle est au bout !

Voici qu'imprudemment tout un village pousse :
Rouge et couleur de sang, vert et couleur de mousse,
                        Girolle en bonnet roux,
            Chapeaux rouges, verts, blonds, partout,
            Les toits d'un rond village poussent !

Depuis l'oronge en oeuf, le frais pâturon blanc
                        Doublé de crépon rose,
Jusqu'au méchant bolet qu'on appelle Satan,
Je les reconnais tous, les joyeux, les moroses,
Les perfides, les bons, les gris, les noirs, les roses,
Tes cousins de l'humide automne et du printemps...

Mais c'est pour toi, cher petit cèpe, que je tremble !
Tu n'es encore qu'un gros clou bien enfoncé ;
Ta tête a le luisant du marron d'Inde et lui ressemble.
Surtout, ne hausse pas au revers du fossé
Ta calotte de moine !  on te verrait... je tremble.

            Moi, tu le sais, je fermerai les yeux.
Exprès, je t’oublierai sous une feuille sèche.
Je t’oublierai, petit Poucet.  Je ne puis, ni ne veux
Être pour toi l’Ogre qui rêve de chair fraîche…
                        Je passerai, fermant les yeux !

Dans mon panier, j’emporterai quelques fleurs, une fraise…
            Rien, peut-être…Mais toi, sur le talus,
                        À l’heure où les chemins se taisent,
Levant ton capuchon, tu ne nous craindras plus !

                        Brun et doré, sur le talus,
            Tu t’épanouiras en coupole si ronde,
Si large, que la lune en marche - une seconde -
S’arrêtera pour te frôler de son doigt blanc.  La nuit
Se fera douce autour de toi, bleue et profonde.
Mignonne hutte de sauvage - table ronde
Pour les rainettes dont l’œil jaune et songeur luit,
Mon cèpe !  tu ne seras plus un clou dans l’herbe verte,
Mais un pin-parasol dans l’ombre où se concertent
Les fourmis qui, toujours, s’en vont en longs circuits ;
Tu seras une belle tente, grande ouverte,
Où les grillons viendront chanter, la nuit…

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Note : Ce poème gagna la Deuxième Médaille d'Argent au
Jasmin d’Argent
de 1924 ; Sabine n’avait que dix ans lorsqu'elle écrivit ce poème !

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